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Quels arguments cliniques peuvent expliquer la naissance de violences au sein
d’un couple ou d’une famille ?
La violence est une réponse possible d’un sujet à quelqu’un ou quelque
chose qui lui fait barrage. Dans un couple, elle peut surgir à l’occasion de la
réactualisation de questions identificatoires dans l’actuel et dans les actes.
Ces questions, restées dans une impasse, sont des questions fondamentales :
qu’est-ce qu’être un homme, une femme ? Qu’est-ce qu’aimer ? Et aussi :
qu’est-ce qu’une mère, un père dans cette famille-là ? Qu’est-ce que la violence
alors ? C’est à partir de ce que des femmes — mais aussi des hommes — peuvent
m’en dire, de leurs récits, qu’on saisit la violence, et ce travail se fait à
partir de l’évocation à travers la parole des effets des actes violents,
c’est-à-dire des effets de sidération et d’arrêt de la pensée. Dans ces récits
de personnes qui ont traversé des violences intra-familliales, c’est souvent au
moment de la grossesse et notamment quand le « ventre rond » se donne à voir (la
réalité d’un enfant à venir) que la violence du conjoint éclate. Ces hommes, pas
prêts à devenir pères, qui se trouvent contraints à devenir pères à marche
forcée, réagissent. Pour certains hommes, il n’est pas possible de changer de
place, au moins à ce moment-là, cela ne constitue pas une expérience psychique.
Comment se traduisent concrètement ces violences ? Est-ce,
comme il est courant de le penser de manière stéréotypée l’homme qui est
responsable et la femme qui est victime ?
Parler en termes de victime et d’agresseur est important et fondamental non
seulement parce qu’on intègre ainsi le point de vue de la loi (car il est
important de déterminer un responsable des faits), mais surtout dans la mesure
où une reconnaissance de la violence infligée par le corps social constitue
parfois un pas nécessaire dans le chemin de l’appropriation psychique de cet
acte de violence. Un pas nécessaire mais pas suffisant. Mais, de mon point de
vue, penser uniquement en termes de ‘victimes’et de ‘bourreaux’ou responsables,
ce serait rabattre la violence à un pur événement factuel, en écrasant toute
duplicité, toute opacité fantasmatique. C’est déshumaniser et l’homme et la
femme. Mais on ne peut pas non plus rabattre l’événement sur le fantasme, en
occultant le rôle du conjoint ou du parent. Une telle opération l’innocenterait
implicitement en le libérant, lui (parent, conjoint), de tout désir. Dans ce
domaine, mon travail consiste à accompagner la personne dans la reprise en
chantier de ses questionnements, de l’appropriation de ce qu’elle a pu jouer, à
son insu, dans cette histoire et, autrement dit la subjectivation (c’est-à-dire
pouvoir dire je à nouveau) et à essayer de faciliter l’accès à autre chose :
quitter la place assignée – victime, coupable, responsable — sans oublier que
les places assignées sont porteuses de souffrance mais aussi de significations.
Quels conseils suggériez-vous aux travailleurs sociaux
pour mieux déceler et traiter ce phénomène ?
Il me semble important d’abord de repérer certains effets, certains signes
de la violence subie ou infligée : la confusion, le chaos dans les récits par
exemple. Certaines femmes sont aussi sous le poids de la honte ; c’est-à-dire
qu’elles ne parlent pas, si ce n’est dans un contexte de confiance établie et
réelle. De ce point de vue se révèle aussi le caractère de la violence : penser
que l’autre va penser qu’elle y est pour quelque chose ; donc : il faut faire en
sorte qu’on ne se sente pas jugée face à des violences reçues ; que ça peut
arriver et que ça paralyse. Ce sont là des aspects importants. Or, ce contexte
se construit dans le temps, avec du temps, dans une relation. Il est aussi
important de ne pas agir avec précipitation, comme dans une réponse immédiate en
miroir. La violence et son récit rencontrent des résonances chez celui qui
écoute, produisant parfois de la fascination ou de l’horreur. La précipitation à
agir ne viendrait-elle pas là, d’ailleurs, comme un évitement à ces effets ? La
violence happe et annule la capacité de penser, nous l’avons dit.
Comment se construit un couple violent ?
Le choix du partenaire est fonction des désirs ?dipiens et se fait en
référence au couple parental de chacun. La relation de couple renvoie à
l’intériorisation des relations primordiales infantiles, à leur développement,
leurs avatars et leur continuité.
L’objet (l’autre) doit satisfaire à deux conditions :
- Il doit être objet de satisfaction pour soi et réciproquement. Il doit
apporter des satisfactions libidinales mais plus fondamentalement, il doit
permettre une confirmation personnelle dans le sentiment de sa valeur
existentielle et de sa sécurité intérieure.
- Il est également un objet défensif, c’est-à-dire qu’il protège des pulsions
partielles refoulées qui constituent un danger pour le sujet. La nature du lien
de couple dépend de l’articulation entre liens libidinaux et liens narcissiques.
Les liens libidinaux s’appuient sur l’investissement de l’autre en tant
qu’objet. L’autre est reconnu, avec ses manques, ses défaillances.
L’investissement narcissique vise une quête de soi permanente afin de combler
les défaillances identitaires. La violence renvoie à une prédominance des liens
narcissiques avec absence de symbolisation et de mentalisation. Il y a
prédominance du passage à l’acte. Dans le couple régi par la violence, l’autre
devient nécessaire pour assurer la survie psychique. Le fonctionnement psychique
s’appuie sur la loi du tout ou rien. En même temps, cette dépendance est vécue
comme étant insupportable, d’où l’alternance fréquente de séparations et de
retrouvailles chez ces couples. Les retrouvailles sont source de plaisir mais
suscitent des angoisses d’engloutissement, d’anéantissement. Les ruptures
protègent de ces angoisses mais, parallèlement, elles suscitent des angoisses
d’abandon avec un risque d’effondrement d’où les retrouvailles qui protègent le
sujet ponctuellement du retour du refoulé. Nous constatons que ces couples
oscillent entre des tentatives de rupture, de séparation et des tentatives de
réconciliation, d’où la nature paradoxale de ce lien puisqu’il s’agit d’être à
la fois et en même temps séparés et unis.
Quelle solution pourrait permettre à ces couples de sortir
du cercle vicieux de la violence ?
Pour le sujet violent, l’autre idéalisé doit être totalement bon. Aucune
défaillance n’est permise. Lorsque cette image idéalisée de l’autre est ternie
(ce qui ne peut manquer d’être), il devient totalement mauvais et la violence
vient justifier et rétablir de gré ou de force l’image antérieure. Pour l’autre,
la « victime », le schéma est identique. Le partenaire est idéalisé et bon.
Lorsque la violence surgit, il devient mauvais et, en même temps, la « victime »
se vit comme mauvaise puisqu’elle n’a pas pu ou su être à la hauteur des
attentes de l’autre.
La problématique des partenaires est commune mais l’un des deux est chargé de
l’exprimer (est-elle plus difficilement contrôlable chez lui ?) dans le passage
à l’acte. Les pulsions sont agies par l’un mais présentes chez l’autre, bien que
combattues et réprimées. Celui qui agit réalise son désir, même réprouvé, et
satisfait ses tendances masochistes par la punition et l’opprobre.
Celui qui subit obtient des satisfactions fantasmatiques en s’identifiant à
l’agresseur (dans le passage à l’acte) en lui faisant agir ses propres
fantasmes. La violence conjugale recouvre un conflit psychique vie-mort. Ce qui
peut aider ces couples ou ces sujets à sortir de cette problématique est un
travail psychique qui leur permettra de quitter la violence fusionnelle qui
annihile, détruit, tue, pour accéder au conflit positif, à une forme
d’agressivité créatrice et génératrice de la pensée et de l’individualisation.
[1] Mouvement français pour le planning familial - 4, square Saint-Irénée -
75011 Paris. Tel. 01 48 07 29 10
[2] La loi du 22 juillet 1992 précise que la qualité de conjoint ou concubin de
la victime constitue une circonstance aggravante des « atteintes volontaires à
l’intégrité de la personne ». Quelle que soit la gravité des faits de violence,
ils sont constitutifs d’un délit et donc passibles du tribunal correctionnel
[3] Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF),
réalisée par l’Institut de la démographie de l’université Paris I, 2001. Centre
Pierre Mendès France - 90, rue de Tolbiac - 75634 Paris cedex 13. Tel. 01 44 07
86 46
Violences conjugales, comment en sortir ?
La violence ou la rue ?
En effet, on parle beaucoup de la protection de la femme et de l’enfant, mais
lorsqu’une femme est maltraitée par son conjoint quelles solutions s’offrent à
elle ? Les structures d’hébergement sont saturées, souvent la solution est de
quitter le domicile pour le dur calvaire de la rue (hôtel, accueil d’urgence,
hôtel…) souvent avec les enfants. Beaucoup de ces femmes ne travaillent pas,
l’instabilité dans laquelle elles se trouvent ne leur promet pas un avenir
facile. Au final, beaucoup retournent au domicile conjugal où vont se reproduire
les violences mais c’est tout de même chez elle.
Une question reste toujours : comment cela se fait-il que ce soit à la victime
d’être punie, de devoir quitter son logement ? |